LadyBlue, le 23 Août 2008, 11:17
J'ai déjà posté cette histoire, mais il y a un certain temps et j'ai l'impression qu'elle a été archivée, donc plus lisible. Alors je la mets de nouveau .... une bonne dose d'humour pour conjurer le ciel gris !
Mathurin et Sidonie que vous allez découvrir ici ne sont autres que Marty et Sido de "GRINCHEUX, SIMPLET ET Cie" écrit par la suite.
Ce couple, je le connais, bien, même très bien, et je peux vous assurer qu'ils sont vraiment ainsi, j'ai a peine forcé le trait
UNE HISTOIRE D’ANGE
Il contemplait d’un regard attendri le bloc de sycomore posé sur l’établi devant lui. Il admirait le ton du bois, blanc rosé, légèrement nacré. Cette fois, il était sûr d’obtenir la récompense tant convoitée, le Grand Prix de l’Académie des Beaux-Arts de La Haye.
Il cala soigneusement sa pièce à l’aide de serre-joints et de tasseaux. Puis tenant fermement gouge et maillet, il commença le dégrossissage de son treizième ange. Ses gestes étaient sûrs et précis. C’était le fruit de l’habitude. De gros copeaux volaient autour de lui. L’odeur du bois, toujours présente dans l’atelier, s’accentuait. Il se sentait bien ainsi, seul dans son antre au sous-sol. Non seulement il échappait aux tracas journaliers, mais il oubliait surtout ses frustrations.
Lorsqu’ado il avait commencé la sculpture, il se voyait déjà Grand Prix de Rome, coulant des jours glorieux à la Villa Medicis. Mais n’est pas forcément Grand Prix de Rome celui qui l’a décidé dans sa tête ! Combien de palais romains faudrait-il pour les héberger tous ?
Et c’est ainsi que depuis plus de trente ans, aigri et frustré, Mathurin Gaspard enseignait la langue de Shakespeare à des cohortes de crétins béats et boutonneux.
Il avait rencontré Sidonie sur les bancs de la Fac. Elle se destinait au même sacerdoce (ou à la même galère, c’est selon !). Il l’avait épousée et le temps, à défaut d’arrondir les angles de leur couple, avait reporté ses talents sur leur silhouette ! Car côté look, bien sûr on voyait pire, mais il y avait aussi beaucoup mieux ! Sous ses vêtements à la va-comme-je-te-fringue, il arborait sereinement un ventre Kronenbourg ou de préférence blanche de Bruges. Côté cheveux et barbe, depuis quelques années déjà, il donnait dans le poivre et sel, plutôt sel que poivre d’ailleurs. Si sa barbe et sa moustache, eux, étaient bien taillés, il en allait autrement de ses cheveux... Il est vrai que c’était Sidonie qui se chargeait de la coupe et comme elle n’avait jamais pris de cours de coiffure, le maniement des ciseaux laissait franchement à désirer !
Quant à elle, elle exhibait sans complexe des tenues vestimentaires pour le moins hétéroclites sorties tout droit de la boutique “As de Pique”. En voyant ses pantalons informes, on se demandait quelquefois si elle n’avait pas oublié d’enlever son bas de pyjama ! Elle avait adopté une façon de se coiffer des plus bizarres et ne correspondant à aucun style. Un peigne de chaque côté, à la manière des femmes des années cinquante, et la chevelure remontée derrière maintenue par une sorte de flot de teinte fadasse dont elle possédait deux ou trois exemplaires.
Ceux qui la voyaient seulement de temps en temps, avec son sourire fendu jusqu’aux oreilles, pensaient : “Elle est vraiment gentille, Mme Gaspard !”.
Ceux qui la connaissaient mieux se disaient : “Elle doit pas être drôle tous les jours, la Sidonie !”.
Eh non, elle n’était pas drôle tous les jours Sidonie, c’était même parfois une belle *** et celui qui était bien placé pour le savoir, c’était Mathurin ! Grincheuse, acariâtre et d’une susceptibilité qui frôlait la pathologie.
C’est pour cette raison qu’il sculptait des anges, Mathurin. Il représentait Sidonie telle qu’il aurait aimé qu’elle fût. C’était en somme de l’autosuggestion. “Sidonie est un ange, Sidonie est un ange, Sidonie est un ange ...” répétait son subconscient.
Avant de réaliser le premier, il lui avait demandé de poser nue. Outrée, elle avait opposé un refus catégorique.
- N’exagère pas, avait-il dit devant sa réaction, il ne s’agit pas de faire la couverture de Play-boy !
Il était revenu maintes fois à la charge, sans succès. Il avait alors esquissé quelques croquis avec une maladresse délibérée et les lui avait montrés.
- C’est ainsi que tu me vois ? s’était-elle insurgée.
- Ne te fâche pas, j’ai fait ce que j’ai pu. C’est ta faute aussi, avait-il ajouté. Si tu acceptais de poser, je pourrais exécuter plusieurs maquettes en argile. Je pense que trois ou quatre séances suffiraient.
Elle avait hésité, ergoté, imposé diverses conditions avant de consentir.
Le travail de Mathurin était bien avancé. L’étape du modelage terminé, il avait enveloppé les tasseaux de peau de chamois afin de protéger le bois aux points de serrage. Il était ensuite passé aux finitions. Les râpes de plus en plus fines avaient effacé les marques des gouges et le racloir celles des râpes. A présent, il restait le polissage.
Souffrant d’asthme, Mathurin devait prendre quelques précautions, aussi fixa-t-il soigneusement son masque anti-poussière. Sidonie qui gribouillait un peu aimait les décorer. Il fut un temps où elle y écrivait des mots tendres, où elle y dessinait des coeurs ou des petites fleurs. Puis elle se mit à les utiliser pour exprimer ses récriminations, sa causticité, son venin. C’est ainsi que Mathurin se retrouvait de plus en plus fréquemment avec un groin de cochon ou une kyrielle de noms d’oiseaux.
Papier de verre à la main, il peaufinait son oeuvre. Il avait presque atteint un poli parfait. Ce sycomore était particulièrement beau avec son aspect moucheté aux noeuds bien caractéristiques dits “oeils de perdrix”.
Si Mathurin exposait parfois ses anges avec d’autres pièces, il refusait toujours de les vendre. Ils étaient là, dans son atelier, avec leur ligne sobre et pure, leurs ailes à peine déployées. Ils étaient tous assis sur leurs talons, genoux à terre. Seules différaient la position des jambes ou des bras, l’inclinaison du buste ou de la tête.
Par contre, Mathurin aimait varier les essences. Il y avait les fruitiers, le noyer brun violacé, le cerisier brun rosé et le merisier légèrement nuancé de blond. Il y avait aussi l’érable au grain soyeux, le hêtre blanc crème, le cèdre à l’odeur chaleureuse, l’orme brun clair un peu rougeâtre et la blondeur du buis. Et puis il y avait les exotiques, le bété brun veiné de gris et de jaune, l’iroko couleur de miel, l’okoumé aux tons de noisette et le rouge si chaud du padouk.
Lors des expositions, certaines personnes de leur entourage, à l’oeil aiguisé, avaient bien constaté quelques similitudes avec Sidonie, mais d’un commun accord le couple Gaspard avait promptement mis fin à tous commentaires. Les conditions de Sidonie ayant été claires et précises, il était hors de question de laisser formuler ne serait-ce qu’une ébauche de remarque.
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